L’université numérique : 8 exemples au rapport

Pour des bibliothèques universitaires radicalement transformées

Dans ce billet, nous imaginons qu’une université a créé la bibliothèque universitaire telle qu’elle pourrait naître si étaient suivies les recommandations d’un rapport sur l’université numérique, que le site internet de la Conférence des Présidents d’université (CPU) a mis en ligne aux premiers jours de l’été 2010. Dans ce rapport d’études, les différents aspects de l’utilisation du numérique au sein de l’université sont abordés : la gouvernance, la pédagogie, la recherche, l’immobilier, la vie étudiante et, bien entendu, la problématique de l’accès aux ressources et les bibliothèque.

Pour les rapporteurs, qui se sont inspirés de l’exemple de huit grands établissements d’enseignement supérieur et de recherche étrangers, la stratégie numérique impose des changements organisationnels et fonctionnels aux universités, incluant de nouvelles instances de coordination, de mécanismes de suivi, etc, « ou encore la transformation radicale de services existants comme les bibliothèques. »

Nous allons découvrir cette bibliothèque « radicalement transformée », en suivant l’un de ses usagers, E. Lambda, un étudiant en master d’archéologie.

Une bibliothèque portable

Bibliothèque du MIT
Bibliothèque du MIT par Tassadara C (Flickr)

Il est 20h30. Nous découvrons E. Lambda travaillant dans sa chambre d’étudiant. Pour sa recherche documentaire, il se connecte au catalogue de la bibliothèque. Le catalogue de la bibliothèque lui renvoie –en une seule requête- toutes les données disponibles à la bibliothèque, documents matériels ou données numériques. Le choix est extrêmement important : à côté des notices des livres et périodiques, le catalogue contient des dizaines de milliers de revues numériques, des centaines de bases de données, des e-books. Il va de soi que TOUTES les ressources numériques sont consultables partout, via une authentification, et E. Lambda ne s’en prive pas. « C’est un peu comme si la bibliothèque était devenue portable », dit-il.

Une bibliothèque responsable de la production numérique de l’université

La préoccupation de l’université a été d’enrichir son offre en produits numériques et c’est à la bibliothèque qu’il est revenu de réfléchir aux questions juridiques qui leur sont associées, ainsi que sur le stockage et l’archivage de ces données.

Ces documents numériques sont nombreux car l’université –prenant exemple sur le MIT (Massachusetts Institute of Technology)- met en accès libre, gratuitement, TOUS les travaux des chercheurs de l’établissement, tout en laissant à l’auteur le copyright de ses travaux qu’il peut éditer par ailleurs. De très nombreux cours dispensés à l’université sont également proposés en ligne (sous format texte, en podcast, en vidéo). Comme à l’Université Laval au Canada, l’université utilise depuis des décennies les TIC dans la formation à distance (bien entendu !), mais désormais -et avec une volonté de le faire massivement- dans la formation traditionnelle en présentiel sur le campus. Ces formations « hybrides » offrent de nouvelles possibilités d’interactivité (exercices en temps réel, quiz) : les étudiants devenant des acteurs et non simplement des récepteurs de la formation.

Parmi l’offre de service numérique, comme à l’université de Cornell, c’est la bibliothèque qui aide la communauté universitaire à transférer des photographies en une collection numérique pour la déposer sur le web, en support à la pédagogie et à la recherche : « The Library can help ! », clame le site de Cornell.

« La bibliothèque aide les gens à apprendre »

Afin d’accompagner cette importante offre numérique, le véritable enjeu pour l’université a consisté à « améliorer les compétences de ses étudiants en recherche et à développer leur sens critique dans le traitement de l’information ».

Université de Cornell
Bibliothèques Olin et Uris de l'Université de Cornell. Photographie de mhaithaca (sur Flickr)

Les personnels de la bibliothèque sont évidemment associés à cet enjeu. Une formation est ainsi systématiquement donnée par la bibliothèque aux nouveaux étudiants pour la recherche et la qualification des ressources trouvées par internet. Mais l’université va plus loin encore en suivant l’exemple de la Bibliothèque du Community College of Vermont qui propose ses services en ligne au sein même des enseignements : l’aide en ligne, fruit du travail en commun des enseignants et des bibliothécaires, permet d’aider les étudiants à retrouver les ressources utiles aux cours. Les bibliothécaires ont également introduit ces recommandations dans les cours dispensés ou suivis à distance. Si E. Lambda a souvent utilisé ce service, surtout dans les premiers temps de sa formation initiale, le temps de se familiariser avec l’environnement numérique, il lui arrive encore de contacter un personnel de la bibliothèque, soit sur le site de la bibliothèque (« Ask a Librarian »), soit sur place, à la bibliothèque. « Cela ne sert à rien d’avoir accès à tant de ressources si on ne me dit pas comment m’en servir ». De fait, des services d’accompagnement personnalisé et de haut niveau pour faciliter les recherches et travaux sont proposés par la Bibliothèque aux « clients ».

Un personnel de bibliothèque formé au service au client

Les profondes mutations du métier et la stratégie de la bibliothèque, qui s’oriente vers un véritable service au client, s’accompagnent d’une politique volontariste en ressources humaines pour recruter, former et faire évoluer le personnel qualifié. À noter que l’université a pris exemple sur le MIT et que la Bibliothèque est désormais dôtée d’une enveloppe financière afin d’ajuster la rémunération de son personnel pour, comme le note le rapport, « garantir ainsi une bonne qualité de service ».

Une bibliothèque « qui parle » aux gens

Il est passé 21 heures. Avec sa carte d’étudiant, qui est une carte multiservice calquée sur celle mise en place à l’université de Séoul, E. Lambda peut prendre le transport en commun qui le dépose sur le Campus. Il a rendez-vous avec des amis, mais il prend d’abord la direction de la Bibliothèque centrale. Dans le bus, son téléphone portable vibre : la bibliothèque lui annonce par message instantané que le livre qu’il vient de réserver par internet est à sa disposition et que celui-ci a été déposé au même guichet (celui qu’il a sélectionné) que le document provenant de sa demande de prêt entre bibliothèques. « C’est très pratique. On reçoit également des messages prévenant que les prêts arrivent bientôt à échéance, et pas quand il est trop tard, quand il fallait les rendre la veille ! C’est fait automatiquement, mais j’ai toujours l’impression que quelqu’un s’occupe de moi. »

« Une bibliothèque qui raconte des histoires »

Bibliothèque de l'université de Cambridge
Bibliothèque de l'université de Cambridge, l'un des exemples du rapport (photo par Nick in exsilio sur Flickr)

E. Lambda a choisi de réserver un livre dont le blog de la bibliothèque vient de signaler l’existence, car la bibliothèque s’est mise à Twitter, à Facebook, ainsi qu’à des blogs « pour faciliter l’accès aux informations et faire ainsi connaître les ressources disponibles et les événements organisés ». L’étudiant consulte souvent le site de la Bibliothèque pour y faire de la veille documentaire et parce qu’il donne un tas de renseignements pratiques. Il apprécie également la base de signets à laquelle il lui arrive de contribuer, les vidéos, etc.

« Une bibliothèque repensée, reconçue, mieux exploitée »

L’étudiant présente sa carte multiservice devant un lecteur optique et la porte de la bibliothèque s’ouvre.

La bibliothèque centrale a connu une rénovation totale. Evidemment, le wifi est partout. Les espaces physiques, très accueillants, visent à offrir des espaces de qualité, des outils technologiques, de l’expertise et des services à valeur ajoutée propices à la réflexion et aux échanges. E. Lambda choisit de prendre place dans un box, auquel il accède avec sa carte, pour travailler seul, à proximité des rayonnages : « dans ma discipline, le recours à la documentation papier est toujours nécessaire. Heureusement, l’essentiel se trouve en libre accès ». La bibliothèque a repensé totalement l’accès à la documentation « tangible ».

Dans un autre box, une femme, trop âgée pour être une étudiante en formation initiale, suit sur un écran un cours enregistré en manipulant les ouvrages d’art antique qu’elle a pris sur les rayons voisins. C’est sans doute une salariée inscrite à un cursus en formation continue, dans le cadre de « l’université étendue ». Il y en a de plus en plus, dans l’université. Aux États-Unis, il est prévu que cette population en reprise d’études, de plus en plus nombreuse, dépassera celle des étudiants de 18-23 ans au sein des universités dans une génération. L’ouverture tardive de la Bibliothèque permet à cette population d’y venir étudier après le travail.

Des bibliothèques en réseau

Les quelques vérifications faites, E. Lambda quitte la Bibliothèque centrale, son livre emprunté de façon autonome à la borne automatique, en utilisant sa carte multiservice. Ses amis lui ont donné rendez-vous à la Bibliothèque d’économie. En plus de la Bibliothèque centrale, il existe une myriade de bibliothèques sur le campus, car la plupart des départements en possèdent une. Le choix a été fait de les conserver (il a un temps été envisagé de les regrouper au sein de la Bibliothèque centrale) mais, comme à Cambridge, ou comme au MIT –qui possède une dizaine de bibliothèques- l’ensemble est désormais géré et financé de manière centralisée. Toutes travaillent évidemment en réseau. Les relations entre bibliothèques dépassent largement le cadre du campus : pour la consultation de certaines ressources numériques, la bibliothèque s’est même associée à d’autres universités.

Vers des bibliothèques sans livres ?

La Bibliothèque d’économie est radicalement différente de l’espace art et archéologie antiques de la Bibliothèque centrale qu’il vient de quitter, où les livres en accès libre sont nombreux. Ici, il n’y a presque pas de livres visibles mais des espaces de travail. L’université a pris exemple sur ce qu’elle vit dans les Émirats arabes unis : au Higher Colleges of Technology, avec le développement du numérique, les bibliothèques ont été transformées en teaching et learning centers. L’espace des bibliothèques a été réduit au profit d’espace d’enseignements et d’apprentissages multiservices. « Bibliothèque veut dire armoire de livres. Ici, ils ont gardé le nom de Bibliothèque, mais ce n’est plus vraiment ça. Il n’y a pas de rayonnages ! Cela correspond à la discipline enseignée », constate E. Lambda.

C’est également ce choix qui vient d’être fait dans la Bibliothèque des sciences de l’ingénieur de l’Université de Stanford, en Californie. Devenue trop petite pour ses 80.000 ouvrages, il a été décidé d’en bâtir une … plus petite. 70.000 volumes de ses collections (surtout des périodiques), devenus obsolètes avec le passage au numérique, ont été supprimés. Dans le futur Jen-Hsun Huang Engineering Center, seuls 10.000 ouvrages subsisteront en accès libre et les espaces ont été repensés afin d’offrir plus de services aux étudiants. L’université de Cornell va agir de la sorte pour la Cornell Engineering Library : l’intégralité de la production imprimée sera retirée de cette bibliothèque où 99% des usages de la collection concernaient l’offre numérique.

E. Lambda et ses amis se retrouvent à la cafétaria de la Bibliothèque d’économie. Le décor y est agréable. Dans la lumière tamisée, les écrans des ordinateurs éclairent les visages. Un grand panneau signale que, dans cet espace, on peut faire du bruit. Cependant, nombreux sont ceux qui utilisent également ce lieu pour travailler, en prenant un verre. Chacun prend sa consommation en payant avec sa carte multiservice, qui est aussi un porte-monnaie électronique. Au mur, un écran digital annonce qu’exceptionnellement la bibliothèque sera fermée dimanche prochain. « Ce n’est pas grave, j’avais prévu d’aller à la pêche. De temps en temps, il faut penser à déconnecter ».

Pour en savoir plus

Le rapport d’études réalisé par la Caisse des dépôts, l’OCDE et la CPU, L’université numérique : éclairages internationaux est à lire en pdf (162 pages) sur le site de la CPU. Il se veut le complément du Guide méthodologique de l’université numérique publié également sur le site de la CPU en janvier 2009.

Les inter-titres sont essentiellement issus de la publication de Peter Brantley, « Architectures for Collaboration : Roles and Expectations for Digital Libraries », EDUCAUSE Review, vol. 43, no. 2 (March/April 2008) texte résumé dans le rapport (p. 94) et que l’on peut lire intégralement sur le site Educause. Pour cet auteur : « Libraries must change ».

On regardera le diaporama en support de la communication « Les nouveaux usages en Bibliothèques universitaires » que Daniel Bourrion donna dans le cadre de l’université d’été de l’édition électonique ouverte, qui s’est tenue à Marseille en septembre 2009, sur le site Digital humanities | site support du CNRS pour les digital humanities, tout en écoutant ladite conférence sur le site Archive.org. On y trouvera, à partir de l’exemple de la bibliothèque de l’université pluridisciplinaire d’Angers, qui possède une véritable section numérique et des prêts de livrels, de nombreux points soulevés par le rapport, et donc par notre billet. Daniel Bourrion est conservateur à la BU d’Angers et l’auteur du blog Face Écran.

On lira le billet optimiste de Marin Dacos, « Les bibliothèques ont de l’avenir », paru en janvier 2010 sur Blogo-numericus, le blog d’homo numericus. Extrait : « Ouvrons les portes. Offrons des lieux de calme, d’accès à internet, mais aussi d’accès aux instruments qui permettent de manipuler le savoir numérique (traitements de texte en ligne, outils bibliographiques, moteurs, gestion de données et d’annotations personnelles, etc.) ».

On pourrait ajouter d’autres références. Pour terminer, on se contentera de souligner que de nombreuses universités françaises expérimentent déjà ou ont en projet pour leur bibliothèque certains exemples de notre texte. Fréquentez-les !

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Citer ce billet

Christophe Hugot, « L’université numérique : 8 exemples au rapport », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 26 août 2010. URL : <https://insula.univ-lille3.fr/2010/08/universite-numerique/>. Consulté le 19 October 2017.