L’inscription latine de la source de l’Escaut

L’Escaut est un fleuve de 355 km de long qui traverse la France, la Belgique et les Pays-Bas, avant de se jeter en mer du Nord. Ce fleuve prend sa source dans l’Aisne, près du village de Gouy. À cet emplacement, une ode à l’Escaut, réalisée en latin au début du XVIIIe siècle, est l’objet d’une inscription. Dans ce billet, nous évoquons l’origine de cette inscription, discutons les traductions en français qui en ont été faites et en proposons notre propre traduction.

Ce billet a été écrit par Alexandre Houplon.

La source de l’Escaut

L’Escaut est un fleuve qui prend sa source au nord de la France, dans l’Aisne. Il suit son cours vers le Nord, traversant la Belgique, pour atteindre finalement son estuaire aux Pays-Bas, un peu après la frontière avec la Belgique. L’Escaut est une voie de navigation entre plusieurs villes importantes du nord de la France et de Belgique : Cambrai, Valencienne, Tournai, Gand et Anvers.

Jusqu’à la fin du XVIIsiècle, la source de l’Escaut se situait dans le cimetière de Beaurevoir. Cet emplacement est décrit dans quelques ouvrages et nommé Sommescaut1. Des travaux de terrassement à proximité sont à l’origine de son assèchement. 

La source réapparaît à quelques kilomètres, près du village de Gouy, au début du XVIIIe siècle. Elle se situe sur le territoire de l’abbaye du Mont-Saint-Martin, qui appartenait à une communauté de moines de l’ordre de Prémontré fondée au XIIe siècle, la communauté de Bony. Ils ont aménagé et entretenu la source. Celle-ci sort d’un affleurement calcaire situé sous une arche construite par les moines. On doit également à ceux-ci la pose d’une pierre gravée d’une courte ode à l’Escaut, rédigée en latin2.

L’entretien du site est aujourd’hui assuré par l’Association Franco-Belge des Sources de l’Escaut qui a fait réaliser une plaque de cuivre proposant une traduction en français et en néerlandais du texte gravé.

Inscription Source de l’Escaut (photographie Alexandre Houplon)

L’inscription latine

En assez bon état, l’inscription est relativement aisée à déchiffrer. Toutefois, les deux dernières lignes ne sont plus visibles sur le site. Quelques textes les mentionnant évoquent le fait qu’elles ont été grattées intentionnellement, sans toutefois en préciser la raison. On trouve cependant le texte complet de l’inscription dans un recueil d’annales concernant l’ordre de Prémontré datant de 1736.3 Ce recueil, écrit par l’abbé Charles-Louis Hugo, est le seul texte à notre disposition contenant les deux dernières lignes. Voici l’intégralité du texte de l’inscription (pour les traductions, voir plus bas) :

Felix sorte tua Scaldis
Fons limpidissime
Qui a sacro scaturiens agro
Alluis et ditas nobile Belgium
Totque claras urbes lambens
Gravius Thetidem intras
Ab humo labente obrutus
Suscitaris munitus

L’inscription ne peut pas être datée avec précision et son auteur n’est pas identifiable à partir des documents disponibles4. Les différents documents consultés attribuent le texte aux moines de l’abbaye sans plus de précisions. Concernant la datation, on peut restreindre la période à laquelle le texte a été gravé à 1700-1736. En effet, l’émergence de la source à cet emplacement datant du début du XVIIIe siècle, l’aménagement de la source a eu lieu après 1700. L’inscription a par ailleurs été nécessairement réalisée avant 1736, dans la mesure où l’abbé Hugo décrit la pierre gravée dans son livre paru cette année-là : […] lapideum prostat monumentum, cui insculpta legitur sequens incriptio (« […] se tient un monument en pierre, sur lequel, gravée, on lit l’inscription suivante »).

Source de l’Escaut (photographie d’Alexandre Houplon)

Les traductions

On trouve plusieurs traductions de l’inscription de la source de l’Escaut, en plus de celle proposée sur la plaque de cuivre du site. D’après l’association des sources de l’Escaut, on doit cette dernière traduction aux moines de l’Abbaye. Quant aux autres traductions, elles sont l’œuvre d’érudits locaux, membres de sociétés académiques axonaises (Saint-Quentin et Laon) : Amédée Piette et Alexandre Ognier. Il faut noter qu’aucune des trois traductions ne tient compte des deux vers manquants sur la pierre dont témoigne l’abbé Hugo.

Traduction de la plaque de cuivre

Escaut, source limpide et cristalline,
Bénie dans ton destin,
Jaillissant d’une terre sainte,
Tu irrigues et tu enrichis les Pays-Bas historiques
Et embrassant nombre de villes renommées,
Tu entres à grandes enjambées
Dans le domaine des nymphes.

Cette traduction prend le parti de l’esthétique. De ce fait, elle s’éloigne un peu du texte latin. Le superlatif latin limpidissime est rendu par la redondance de l’expression « limpide et cristalline, » alors qu’on dispose d’un superlatif en français. L’expression « bénie dans ton destin » correspond au felix sorte tua du premier vers en latin, et parvient à en conserver la construction, à savoir un adjectif et son complément à l’ablatif. Traduire felix par « bénie » peut être vu comme un choix dicté par le contexte religieux de l’inscription (idem pour la traduction de sacro par « sainte » au vers suivant).

Le mot Belgium est remplacé par Pays-Bas. Ce n’est pas nécessairement incorrect, mais on peut le traduire littéralement par Belgique et conserver la référence à la Gaule Belgique, qui correspond à un territoire, couvrant le nord de la France, la Belgique et une partie des Pays-Bas actuels.

Il y a aussi l’accusatif de déplacement Thetidem, qu’on pourrait traduire par « chez Thétis » pour rester proche du latin. En traduisant par « dans le domaine des nymphes », on perd beaucoup en précision. Les nymphes ne sont pas spécialement des divinités marines, les dryades sont des nymphes forestières par exemple. On perd également une référence mythologique importante : Thétis est sans aucun doute la Néréide la plus connue grâce aux Métamorphoses d’Ovide5 et surtout à l’Iliade d’Homère. En effet, elle est l’un des principaux protagonistes divins dans l’Iliade, mais surtout elle est la mère du héros grec Achille. 

En supposant que la traduction provienne bien d’un moine de l’abbaye, au vu des écarts entre le texte latin et cette traduction, il est probable que l’auteur du texte latin et celui de la traduction ne soient pas la même personne et que la traduction a été réalisée longtemps après le texte original.

Traduction d’Alexandre Ognier (1862)

« Est-ce toi que je vois, bel Escaut, fortuné ;
Source très limpide sortant d’un champ sacré ;
Combien doivent te bénir les cités de Belgique
Alimentées sans cesse par ton eau pacifique
Un tel sort porte envie, et pour comble d’agrément,
Tu entres dans la mer majestueusement. »

Cette traduction se trouve dans un document publié par la Société académique de Saint-Quentin6. Elle est tout à fait originale : l’auteur a réalisé un acrostiche avec le mot Escaut, il utilise des rimes plates, et chaque vers devrait être un alexandrin. Mais deux des alexandrins ne fonctionnent pas : limpide se termine par un e muet et celui de comble ne l’est pas. On a donc un vers de onze pieds et un autre de treize dans ce poème.

Si la traduction précédente privilégiait l’esthétique à la fidélité au texte latin, celle-ci va beaucoup plus loin dans ce sens. Le texte a été largement modifié. Le résultat est certes très beau, mais on peut se demander s’il s’agit encore d’une traduction, ou si on est face à un travail de réécriture. En effet, il reste assez peu du texte original. Seuls deux alexandrins correspondent encore au texte latin par leur structure et leur vocabulaire. Le premier est le vers 2 « source très limpide sortant d’un champ sacré », qui traduit les vers 2 et 3 du texte latin fons limpidissime et qui a sacro scaturiens agro. Et le deuxième alexandrin est le tout dernier vers, « tu entres dans la mer majestueusement », qui va de pair avec le vers final en latin gravius Thetidem intras.

Traduction d’Amédée Piette (1836)

« Que ton sort est heureux, Escaut !
Fleuve si limpide !
Qui, prenant ta source dans un sol sacré,
Arroses et enrichis la noble Flandre,
Et après avoir baigné tant de villes illustres
Entres avec majesté dans la mer »

Amédée Piette était un érudit passionné d’histoire et d’archéologie, membre de plusieurs sociétés savantes axonaises. Sa traduction provient de la notice d’un croquis, datant de 1836, représentant la source de l’Escaut, et conservé aux archives départementales de l’Aisne7. Il est accompagné d’une transcription de l’inscription.

La traduction proposée par Piette est relativement fidèle au texte latin. L’apostrophe au fleuve du vers initial est perceptible dans la traduction. L’auteur y a remplacé le complément à l’ablatif sorte tua de l’adjectif felix, par une phrase construite autour du verbe être, avec un  sujet et son attribut, ce qui paraît être une construction plus naturelle en français. 

Les vers 2 et 3 du texte latin sont réunis en un seul avec un ajustement pour éviter la répétition du mot source : le participe présent scaturiens est traduit par « prenant ta source » à la place du sens plus général « jaillissant » qu’on trouve sur la plaque de cuivre, et le mot fons qui signifie source est traduit par « fleuve ». Le superlatif latin limpidissime est traduit par son équivalent français.

On retrouve ensuite la question de la traduction correcte du mot Belgium. Le Royaume de Belgique est fondé en 1830. Quand Amédée Piette réalise sa traduction en 1834, traduire littéralement ce toponyme n’est peut-être plus si pertinent. Le terme « Flandre » renvoie au trois pays traversés par l’Escaut (France, Belgique, Pays-Bas) à travers le dialecte flamand.

Curieusement, le participe présent lambens n’est pas traduit par un participe présent, alors que scaturiens l’était. Il est traduit par la périphrase « après avoir baigné » lui donnant un sens passé. C’est assez étrange, dans la mesure ou le texte latin ne comporte que des verbes à l’indicatif et au participe présent, ce qui marque la description d’une action en cours (temps de l’infectum). En effet, on visualise l’Escaut en train d’effectuer son cheminement vers la mer, ce n’est pas une action achevée (temps du perfectum) qui serait marquée par l’indicatif parfait et le participe parfait passif.

Enfin, dans le dernier vers, on constate que le comparatif de supériorité gravius n’est pas rendu dans la traduction « avec majesté » et que l’accusatif Thetidem est traduit par « dans la mer », faisant perdre une nouvelle fois la référence mythologique.

Traduction personnelle

(Sois) heureux de ton sort, Escaut !
Source si limpide !
Toi qui, jaillissant d’un sol fertile et sacré,
Irrigues et enrichis la noble Belgique,
Et, embrassant tant de villes illustres,
Entres d’un pas plus lourd chez Thétis.
Enseveli par un glissement de terrain,
Après que tu as fait l’objet de travaux de terrassement, tu jaillis à nouveau.

J’ai choisi de reformuler, en une phrase verbale, l’apostrophe initiale pour le traduire d’une manière qui me paraissait plus naturelle, tout en conservant la construction de l’adjectif felix avec son groupe complément, ce qui donne « sois heureux de ton sort Escaut ! ». J’ai choisi l’impératif parce qu’il peut exprimer le souhait et c’est de cette façon que je perçois cette première ligne. On pourrait aussi utiliser un subjonctif et reformuler en « Que ton sort soit heureux » pour exprimer cette idée.

Dans le vers 3, en latin, on peut traduire la proposition participiale a sacro scaturiens agro par « jaillissant d’un sol fertile et sacré ». Le mot ager désigne à la base un champ cultivé, donc on a bien l’idée de fertilité. L’adjectif sacer renvoie sans aucun doute au fait que la source jaillit sur le territoire d’une abbaye, c’est-à-dire un sol consacré, comme peut l’être celui d’un cimetière ou d’une église.

Concernant le terme Belgium du vers 4, on peut le traduire tout simplement par Belgique. D’une part, au moment de la rédaction du texte, il ne pouvait pas y avoir d’ambiguïté sur ce mot. D’autre part, l’auteur avait certainement à l’esprit la Guerre des Gaules de César8, ou encore l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien9. En effet, d’après le dictionnaire toponymique de Maurits Gysseling10, le terme Scaldis est attesté pour la première fois dans le texte de César et il est repris plus tard par Pline. Il s’agit initialement du nom celte du fleuve. Ainsi l’auteur fait-il probablement référence à la Gaule Belgique avec ce Belgium.

Le vers Ab humo labente obrutus est une proposition participiale construite autour de obrutus, le participe parfait passif du verbe obruo qui signifie recouvrir (ou enfouir). Le complément d’agent, introduit par ab, humo labente se traduit littéralement par « le sol en train de glisser, » d’où le « glissement de terrain » dans la traduction. Cela fait référence à l’origine du déplacement de la source évoqué plus tôt.

Le vers final sucitaris munitus se compose de deux formes verbales. La forme suscitaris est une forme passive du verbe suscito dont le sens premier est « soulever ». Ici, on préférera le sens « ranimer ». On trouve suscito employé avec ce sens dans l’Énéide : Haec memorans cinerem et sopitos suscitat ignis.11 Ce sens s’accorde bien avec l’anthropomorphisme du fleuve dans ce texte (l’auteur s’adresse directement au fleuve). Suscitaris signifie donc « tu es ranimé ». Dans le contexte, on le traduira par un sens actif « tu jaillis de nouveau ». On pourrait aussi envisager de le traduire par « tu t’éveilles » ou « tu renais ». Le participe parfait passif munitus vient du verbe munio dont le sens premier est « faire un travail de terrassement, de maçonnerie. » Pris en tant qu’adjectif, munitus peut se traduire par « protégé » ce qui pourrait se justifier par la construction de l’arche en brique qui abrite la source. Cela dit le contexte du déplacement de la source me pousse vers le sens premier, d’où la traduction « après que tu as fait l’objet de travaux de terrassement ». Il est cependant impossible d’être certain des intentions de l’auteur.

Bibliographie

Boniface Louis, Notice historique sur Aubencheul-aux-Bois, Montécouvez, Le Bois-Maillard, Pienne et La Vieuville, Lille, 1842.

Colliette Louis-Paul, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique, civile et militaire de la province du Vermandois, sans lieu, 1772, vol. 2.

Delloye Ernest, Variétés cambrésiennes, Cambrai, 1897, vol. 1.

Guichardin Louis, Description de tous les Pays-Bas, autrement appelés la Germanie inférieure, ou Basse Allemagne, Arnhem, 1613.

Gysseling Maurits, « Escaut », dans Toponymisch Woordenboek van België, Nederland, Luxemburg, Noord-Frankrijk en West-Duitsland (vóór 1226), sans date, p. 331-332 (en ligne : https://bouwstoffen.kantl.be/tw/facsimile/?page=331 ; consulté le 22 novembre 2020).

Hugo Charles-Louis, Sacri et canonici Ordinis Praemonstratensis annales, in duas partes divisi. Pars prima, monasteriologiam, sive singulorum ordinis monasteriorum singularem historiam complectens, Nancy, 1736.

Ognier Alexandre, Notice historique et statistique sur Gouy et le Câtelet  : depuis l’origine de ces communes jusqu’à nos jours, sans lieu, 1864.

Société d’agriculture, des sciences et des arts (Valenciennes), « Dictionnaire géographique de la France Glossaire topographique de l’arrondissement de Valenciennes », Revue agricole, industrielle et littéraire du Nord, no 10-11, 1959 (en ligne : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55193202).

Société d’émulation de Cambrai, Mémoires de la Société d’émulation de Cambrai: agriculture, sciences et arts: séance publique du 8 Janvier 1893, sans lieu, 1893.

Source de l’Escaut (photographie d’Alexandre Houplon)
Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Pin on PinterestShare on RedditDigg thisBuffer this page

Notes du texte

  1. E. Delloye, Variétés cambrésiennes, Cambrai, 1897, vol. 1, p. 212. []
  2. Monographie de 1883-1884 (côte 13 T 219) comprenant une carte (vue n°3) indiquant l’emplacement de l’abbaye et de la source, ainsi qu’une description du site et une transcription de l’épigraphie (vue n°5) : https://archives.aisne.fr/ark:/63271/vta551a427eec8c0/daogrp/0/5. []
  3. C.-L. Hugo, Sacri et canonici Ordinis Praemonstratensis annales, in duas partes divisi. Pars prima, monasteriologiam, sive singulorum ordinis monasteriorum singularem historiam complectens, Nancy, 1736, pp. 327-328. []
  4. Il existe toutefois un fonds documentaire issu de l’abbaye dans les archives départementales de l’Aisne, comprenant les cotes H 1113 à H 1175, qui contiendrait peut-être ces informations, mais il n’a malheureusement pas été numérisé. []
  5. Mariage de Thétis et Pélée : Ovide, Métamorphoses, XI, 217-266. []
  6. A. Ognier, Notice historique et statistique sur Gouy et le Câtelet  : depuis l’origine de ces communes jusqu’à nos jours, s.l., 1864, p. 257. []
  7. Crayonnée de 1836 (côte 8 Fi 776) montrant la source, accompagné d’une transcription de l’épigraphie issue des archives départementales de l’Aisne : https://archives.aisne.fr/ark:/63271/vta0f0d56d2e48f3b39/daogrp/0/1. []
  8. César, La Guerre des Gaules, VI, 33. []
  9. Pline, Histoire naturelle, IV, 28-31. []
  10. M. Gysseling, « Escaut », dans Toponymisch Woordenboek van België, Nederland, Luxemburg, Noord-Frankrijk en West-Duitsland (vóór 1226), s. d., p. 331-332 (en ligne : https://bouwstoffen.kantl.be/tw/facsimile/?page=331 ; consulté le 22 novembre 2020). []
  11. Enéide, V,  743. []

Lire aussi sur Insula :

  • Pas de billets sur le même sujet.

Citer ce billet

Alexandre Houplon, « L’inscription latine de la source de l’Escaut », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 4 avril 2021. URL : <https://insula.univ-lille3.fr/2021/04/linscription-latine-de-la-source-de-lescaut/>. Consulté le 19 September 2021.