La traduction littéraire : entre conflits et compromis

« Si on traduit aulos par « flûte » et non « hautbois », à quel point est-ce trompeur ? » Dans un article intitulé « The conflicts of Classical translation », publié en mai 2017 sur le blog « OUPblog » de l’éditeur Oxford university Press, Robin Waterfield interroge sa pratique de traducteur. La traduction française inédite est réalisée pour Insula par les étudiants du Master en « Traduction spécialisée multilingue » (TSM) de l’Université de Lille.

Contrairement aux autres billets publiés par « Insula », les traductions issues de « OUPblog » ne sont pas publiées sous une licence en libre accès.

Toute bonne traduction est vouée à n’être que partiellement fidèle au texte original. La traduction, comme ses racines latines l’indiquent, est un transfert d’une langue vers l’autre. Elle n’est pas, ou ne devrait pas être, une imitation servile. Les Italiens ont pour cela un dicton : « Traduttore traditore » (Le traducteur est un traître). Chacun doit accepter dès le début que ce sera inévitablement le cas. Le tout est de trahir le texte original le moins possible, mais cela amène toujours à faire des compromis. Le traducteur doit trouver un équilibre entre plusieurs exigences contradictoires. Toutes les phrases qu’il rencontre doivent plus ou moins répondre à ces exigences, il doit donc trouver le juste équilibre.

Tout d’abord, il existe un conflit entre sur-traduction et sous-traduction : comment, au juste, le traducteur devrait-il rappeler la phraséologie, l’ordre des mots, la structure de la phrase, les métaphores, etc. du texte original dans sa traduction ? Même si on peut penser à de nombreux exemples de traductions de textes antiques pour lesquelles les traducteurs pensaient en savoir plus que l’auteur lui-même sur ce qu’il voulait dire, c’est bien le phénomène opposé qui est trop fréquent dans ce domaine, à savoir la traduction trop littérale : une traduction qui sonne comme le premier jet d’un exercice d’écolier, ou comme un guide de conversation des années 50 destiné aux touristes d’Europe de l’Est. Chose étonnante, de telles traductions sont encore publiées.

Ce n’était pas un problème lorsque les traductions étaient destinées à des lecteurs qui maîtrisaient les langues anciennes et se servaient même de ces traductions comme références afin de mieux comprendre les textes anciens, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. La sur-traduction a tendance à sous-estimer l’intelligence de l’auteur : s’il avait voulu toutes ces fioritures en plus, il les aurait lui-même ajoutées. La sous-traduction, elle, a tendance à sous-estimer l’intelligence du lecteur, en partant du principe, par exemple, que le même mot grec doit toujours être traduit par le même mot en anglais. Cela revient à penser que les lecteurs sont incapables de percevoir une ressemblance entre deux concepts anglais traduits de différentes façons.

Il existe un autre conflit potentiel d’ordre métaphysique auquel le traducteur est confronté : il est désormais possible de programmer des ordinateurs capables de fournir des traductions précises et grammaticalement correctes… mais qui sont pourtant de totales abominations ! Pourquoi cela ? Tout simplement parce qu’un ordinateur n’est pas capable de faire la différence entre l’anglais traduit et l’anglais original. Il n’a pas conscience de la valeur des mots, de la signification de leur place dans une phrase, qui a elle-même une signification au cœur d’un paragraphe, qui a lui-même une signification au cœur d’un chapitre. La plupart des auteurs classiques sont parvenus de leur vivant à une certaine harmonie (si l’on peut dire). De ce fait, leurs traducteurs doivent tout mettre en œuvre pour la conserver. C’est là que la sensibilité du traducteur à la langue anglaise (ou à toute autre langue moderne) est tout aussi importante que sa sensibilité aux langues anciennes. Il n’y a aucune honte pour un traducteur à s’imprégner à la fois de l’anglais écrit par Cormac McCarthy et Charles Dickens, et de celui de Robert B. Parker et de Robert Graves. Une lecture extrêmement variée dans les deux langues est une condition sine qua non au métier de traducteur.

Crédit Photo : « Dog, Sleep, Sleeping » par Julia Mussarelli, domaine public CC0 via Pixabay.

Un troisième exercice d’équilibriste s’impose entre les deux langues et cultures concernées : si on traduit aulos par « flûte » et non « hautbois », à quel point est-ce trompeur ? Devrait-on employer des mots tels que penniless (littéralement « sans penny », « sans le sou ») ou bien quixotic (littéralement « donquichottesque », « chimérique ») alors que, à cette époque, les pennies et Cervantes n’existaient pas encore ? Un proverbe grec ancien dit « Si une mauvaise chose est bien où elle est, ne la change pas de place. » À l’évidence, c’est la même chose qu’ « il ne faut pas réveiller le chat qui dort ». Seulement, devrait-on utiliser cette version contemporaine de l’expression pour traduire le proverbe grec ? Quelles connotations cela pourrait-il susciter dans l’esprit d’un lecteur francophone ? Si le langage était uniquement composé de concepts accessibles au grand public tels que des tables et des chiens, la vie du traducteur serait nettement plus simple. Mais l’un des grands défis du langage consiste en des termes abstraits et différentes façons de tenter d’exprimer clairement des sentiments et des pensées moins accessibles au grand public et conditionnés par une culture étrangère.

D’un point de vue personnel, mon objectif en tant que traducteur est d’immortaliser certains des plus grands livres européens jamais écrits. Ainsi, je fais de mon mieux pour rendre ces textes aussi lisibles et agréables que possible pour un public moderne, tout en essayant tant bien que mal de ne pas perdre en précision. C’est une position controversée. De nombreux universitaires préfèrent des traductions plus littérales qu’ils pourront ensuite, pour ainsi dire, annoter et utiliser pendant leurs cours. Je trouverais intéressant de connaître les réactions des lecteurs non spécialisés et non formés aux langues sources, celles des étudiants, et celles des professeurs à tous les niveaux académiques.

Robin Waterfield est un intellectuel et traducteur indépendant. Il a traduit les textes suivants dans la collection Oxford World’s Classics: Euripides: Alcestis; Heracles; Children of Heracles; Cyclops, et Oxford World’s Classics: Euripides: Ion, Orestes, Phoenician Women, Suppliant Women, tous deux sont disponibles sur le site Oxford Scholarly Editions Online.

Traduction réalisée par les étudiants du Master en « Traduction spécialisée multilingue » (TSM) de l’Université de Lille au cours d’un Skills Lab.

Un Skills Lab est une agence virtuelle de traduction, qui permet aux étudiants de gérer des projets de traduction en totale autonomie. L’objectif est de recréer les conditions de travail d’une agence de traduction au sein même de l’université et d’évaluer les compétences des étudiants pour les différentes étapes de la gestion d’un projet : préparation des fichiers et des ressources, traduction, révision, livraison, relation client. Un descriptif du Skills Lab mis en place au sein de la formation « Traduction Spécialisée Multilingue » est disponible ici :
https://master-traduction.univ-lille3.fr/index.php?fr/static20/skills-lab

newlogoTSMPlus d’informations sur le Master TSM :
www.univ-lille3.fr/ufr-lea/formations/masters/tsm
Blog du Master : blog MasterTSM@Lille
Facebook : facebook.com/MasterTSMLille
Twitter : @Master_TSM

Les traductions publiées par « Insula » le sont avec l’accord des auteurs ou du responsable éditorial du site ou du blog concerné. Nous les en remercions chaleureusement.

Crédit Photo : « Wonderland Walker 2 » par kevint3141, sous licence CC by 2.0, via Wikimedia Commons.
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Robin Waterfield, « La traduction littéraire : entre conflits et compromis », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 15 mai 2018. URL : <https://insula.univ-lille3.fr/2018/05/la-traduction-litteraire-entre-conflits-et-compromis/>. Consulté le 21 September 2018.