À propos de la réédition de Franz Cumont, « Comment la Belgique fut romanisée »

Entretien avec Xavier Deru.

Les éditions Brepols viennent de publier Comment la Belgique fut romanisée de Franz Cumont dans la collection « Bibliotheca Cumontiana ». Intialement paru en 1914, cet ouvrage est édité par Germaine Leman-Delerive et Xavier Deru. Ce dernier, Maître de conférences en archéologie à l’Université de Lille, a répondu à quelques questions.

Christophe Hugot : Voici la réédition d’un ouvrage assez modeste et déjà centenaire de Franz Cumont : Comment la Belgique fut romanisée. L’auteur était plutôt connu pour ces travaux sur les religions orientales ou le domaine funéraire. Qu’est ce qui peut justifier cette initiative ?

Xavier Deru : En effet, c’est l’apport de cet auteur à l’histoire des religions qui a suscité des recherches de la part de Corinne Bonnet [ndlr Université de Toulouse]. Celle-ci s’est dès lors plongée dans la correspondance et les archives de Cumont conservées à l’Academia Belgica à Rome et a ensuite entraîné un engouement pour la fabrique de l’histoire antique à la fin du XIXs. et au début du XXe. Dès lors est né le projet de rééditer les volumes et les articles du savant, précédés chaque fois d’une importante introduction. Lorsqu’est venu le temps de penser à notre volume Comment la Belgique fut romanisée, je rédigeais un ouvrage sur la province romaine de Belgique [ndlr sorti chez Picard], j’ai ainsi accepté avec enthousiasme l’invitation de Corinne Bonnet pour ce travail. Les deux projets pouvaient s’associer et me permettaient de renouer avec mon pays natal, en nourrissant une certaine nostalgie… De plus, les rééditions devaient être menées en binôme, et l’entente avec Germaine Leman, spécialiste de l’archéologie septentrionale et expatriée comme moi, a été totale.

Ch. Hugot : Qu’apprend-on encore à la lecture de l’ouvrage de Cumont ?

X. Deru : Bien évidemment, l’archéologie a bouleversé nos connaissances au cours du siècle passé, mais les questions demeurent, les concepts et les modèles sont toujours rediscutés. Le concept de « romanisation » semble obsolète, la littérature anglo-saxonne le pourfend et incrimine Fr. Haverfield. Il est intéressant de savoir que ce dernier était un intime de Cumont, que c’est lui qui lui a fait décerner le titre de docteur Honoris Causa de l’Université d’Oxford. Mais pour Haverfield, la romanisation est un phénomène culturel, selon Cumont, il s’agit d’un développement économique.

Ch. Hugot : Qui parle de développement économique pense aussitôt aux anachronismes de M. Rostovstseff.

X. Deru : C’est la chose qui m’a le plus surpris : dès 1914, il y a une connivence intellectuelle entre Cumont et le savant russe, alors qu’ils ne se connaissaient encore qu’à peine. Par la suite, une réelle amitié est née et a débouché sur leur collaboration à Doura Europos.

Ch. Hugot : De l’introduction, que vous rédigez avec Germaine Leman, il ressort un amour sincère de Cumont pour son pays.

X. Deru : Cumont écrit à propos de la Belgique romaine : « La Belgique, comme aujourd’hui, était un pays riche ». Cette phrase peut faire sourire un siècle plus tard. En fait, au début du XXe s., la Belgique reste un État jeune en recherche d’identité. Beaucoup à l’époque, et il sont encore plus nombreux aujourd’hui, pensaient que le pays était une construction artificielle ; Cumont, lui, avec son ami H. Pirenne, a contribué à la création d’une « âme belge », une culture sous-jacente, qui n’attendait qu’une unité et autonomie territoriale. C’est cet aspect, la « Belgique romanisée » comme document d’histoire contemporaine, qui nous a le plus intéressé, tant pour la construction de la Belgique contemporaine, que pour la naissance de son archéologie nationale.

Ch. Hugot : En dehors de l’introduction, quel fut le rôle des deux éditeurs dans cette réédition ?

X. Deru : Il faut préciser que l’introduction compte cinquante pages, soit la moitié du volume de Cumont ! Nous avons aussi retrouvé la majorité des photographies publiées, à l’Institut royale du patrimoine artistique (ndlr http://www.kikirpa.be). L’illustration du volume était admirée en 1914 et nous avons voulu respecter cette qualité. De plus, en fin de volumes se trouve « l’atelier », c’est-à-dire la transcription des notes manuscrites faites par Cumont dans son volume personnel, ainsi que les corrections apportées à l’édition de 1918. 1914-1918 pour les deux éditions, deux dates qui ont certainement nui à l’impact de l’ouvrage.

À propos …

Franz Cumont, Comment la Belgique fut romanisée. Essai historique
Bibliotheca Cumontiana – Scripta Maiora (BICUMA 5)
Brepols, 2017
ISBN 978-90-74461-86-3
Site de l’éditeur : www.brepols.net

Franz Cumont (à gauche) et Michael I. Rostovtzeff devant le Mithraeum de Doura-Europos, 1933–34 – Yale university art gallery
Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Pin on PinterestShare on RedditDigg thisBuffer this page

Lire aussi sur Insula :

Citer ce billet

Christophe Hugot, « À propos de la réédition de Franz Cumont, « Comment la Belgique fut romanisée » », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 25 octobre 2017. URL : <https://insula.univ-lille3.fr/2017/10/franz-cumont-comment-la-belgique-fut-romanisee/>. Consulté le 20 November 2017.