La « sincérité » de Trump et la « parrhèsia » de Cléon

Le franc-parler de Trump : un danger pour la démocratie ?

Lors des primaires républicaines, en 2016, l’hyper-sincérité déclarée de Trump bouscule les habitudes des discours politiques, et ne laisse pas indifférent. Elizabeth Markovits, professeure agrégée de sciences politiques à l’Université Mount Holyoke et auteure de « The Politics of Sincerity : Frank Speech, Plato, and Democratic Judgment » publie alors un article dans le Washington Post du 4 mars 2016 dans lequel elle fait des analogies avec le personnage de Cléon, homme politique de l’Athènes classique. Avec l’accord de l’auteure et du Washington Post, nous publions ici une traduction française inédite réalisée pour Insula par Marie Serra, étudiante en Master « Traduction Spécialisée Multilingue »-TSM, de l’Université de Lille SHS.

Donald Trump by Gage Skidmore
Discours de Donald Trump à Fountain Hills, Arizona, le 19 Mars 2016. Photographie de Gage Skidmore (Wikimedia Commons)

Quand j’ai entendu John Oliver critiquer avec virulence Donald Trump le week-end dernier, j’ai été frappée par les propos du participant au caucus du Nevada. Ce dernier a ainsi déclaré que Trump disait « les choses telles qu’elles sont » ; l’une des forces du candidat. D’après un sondage réalisé à la sortie des urnes au cours de la primaire républicaine en Caroline du Sud, de tous ceux qui avaient indiqué que le franc-parler était la principale qualité dont devait disposer un candidat, 78 % étaient des partisans de Trump.

La rhétorique de Trump a quelque chose de particulièrement efficace. Dans mon livre intitulé « The Politics of Sincerity », j’appelle ce style rhétorique l’« hyper-sincérité ». Lorsqu’un homme politique est hyper-sincère, le monde peut se résumer à des vérités réductrices. Cette vision du monde en fait un lieu à la complexité rudimentaire, limité à ce que nous en connaissons, et gouverné par les intérêts personnels et le pouvoir. Au plus un homme politique présente ces traits d’hyper-sincérité, au moins la réflexion n’a de place dans le langage qu’il emploie. Pourquoi s’encombrer de jeux de mots sophistiqués ? N’est-ce pas le propre de ceux qui ont quelque chose à cacher ?

Ce type d’homme politique «  hyper-sincère » existe depuis la nuit des temps. Dans mon livre, je remonte jusqu’à la Grèce antique et évoque la réaction de Platon face aux personnes réputées à l’époque pour leur franc-parler. Je me suis penchée plus particulièrement sur la figure de Cléon, un démagogue dont il est question dans « La Guerre du Péloponnèse » de Thucydide.

Cléon comme Trump méprisent l’éloquence et la réflexion d’autrui. Tous deux se prétendent suffisamment courageux pour tenir tête à l’Establishment et pour mener de simples citoyens sur le « chemin de la grandeur ». Les appels de Trump à l’expulsion des musulmans, à la construction de murs, à un recours facilité à la torture et au meurtre des familles des combattants de l’État Islamique ne sont certes pas comparables aux actes de Cléon, accusé par Thucydide d’être « l’homme le plus violent d’Athènes ». Il n’en demeure pas moins que la campagne et la rhétorique de Trump furent suffisamment marquées par la violence, à tel point qu’une compilation vidéo a déjà été réalisée.

Thucydide dépeignit Cléon comme un personnage dont le franc-parler, au même titre que n’importe quel procédé rhétorique, visait à détourner les citoyens des principes démocratiques fondamentaux. Cléon en appela notamment les citoyens athéniens à permettre le massacre de tous les hommes vivant sur l’île de Mytilène, en guise de représailles face à leur rébellion contre Athènes, chose plus extrême encore que les propos de Trump. Tous deux attendent néanmoins de leurs compatriotes de commettre des actions qui vont à l’encontre de valeurs démocratiques, telles que l’égalité et la tolérance, mais également de leur propre intérêt ; le tout au service d’une colère prétendument justifiée et dans une tentative de conserver leur statut de première puissance militaire mondiale.

La démesure de Cléon était perçue comme le signe de sa « parrhèsia », terme grec désignant le franc-parler. La parrhèsia était censée être dénuée de ruses rhétoriques, devenues monnaie courante dans la cité antique. À l’origine, l’importance accordée au franc-parler devait permettre aux Athéniens (pour qui la démocratie était nouvelle) d’avoir foi dans le débat démocratique, notamment lorsque les savants itinérants, plus connus sous le nom de « sophistes » (les conseillers en communication de l’époque), vinrent à dispenser les premiers cours de « rhétorique ».

Parler franchement impliquait de le faire ouvertement et en toute honnêteté, de donner conseil à la cité sans crainte ni honte. Or, la parrhèsia devint au fil du temps une sorte de bluff à Athènes, ainsi qu’une manière pour les démagogues comme Cléon de flatter les citoyens, d’attribuer un aspect manichéen à un monde complexe, de rabaisser ses opposants et de renforcer son emprise du pouvoir. Cléon mourut au cours d’une opération militaire quelques années après l’affaire de Mytilène. Toutefois, le discours politique à Athènes poursuivit son déclin et la démocratie finit par laisser place à l’oligarchie. Suite à la défaite des Spartiates en 404 avant notre ère, il ne restait plus à la cité qu’à reconstruire son expérience démocratique. Elle se fit grâce aux philosophes, notamment Platon qui tira son épingle du jeu.

De nos jours, la politique américaine possède sa propre déclinaison du franc-parler, incarnée par une insistance sur la sincérité. Il existe une croyance selon laquelle les politiques ne devraient pas mentir, ni dévoyer leur audience au moyen d’envolées lyriques et de formules chocs. Qu’un dirigeant puisse inciter les personnalités politiques à tromper les plus démunis peut apparaître comme une idée très séduisante en une période où l’inégalité des revenus et l’austérité vont grandissantes, et Trump l’a bien compris. Cependant, l’attachement des Américains à la sincérité peut être perçu comme une brèche pour certains, profitant de cet idéal pour manipuler et recourir à une hyper-sincérité démagogue, comme ce fut le cas à Athènes.

Une ruse rhétorique fréquemment employée par les démagogues qui présentent ces caractéristiques consiste à vanter l’intelligence de leur public ; une clairvoyance qui permettrait à celui-ci de voir clair dans le jeu oratoire de leurs opposants et d’affronter avec courage les « vérités » qui leur sont ainsi offertes. Or, l’expérience athénienne témoigne à quel point le franc parler peut vite se voir réduit à des flatteries cyniques.

Traduction réalisée par Marie Serra,
étudiante du Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université de Lille, SHS.

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Les traductions publiées par « Insula » le sont avec l’accord des auteurs ou du responsable éditorial du site ou du blog concerné. Nous les en remercions chaleureusement.

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Elizabeth Markovits, « La « sincérité » de Trump et la « parrhèsia » de Cléon », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 7 août 2017. URL : <https://insula.univ-lille3.fr/2017/08/la-sincerite-de-trump-et-la-parrhesia-de-cleon/>. Consulté le 17 October 2017.