6 novembre 1954 : Pierre Mendès France préside la séance de rentrée de l’université de Lille

Le Président du Conseil s’adresse à la jeunesse…

Il y a soixante ans, le 6 novembre 1954, Pierre Mendès France préside une séance solennelle à Lille à l’occasion de la reprise de l’activité scolaire et universitaire. Il y prononce un discours important sur la jeunesse.

Pierre Mendès-France à Lille le 6 novembre 1954
Pierre Mendès France à Lille le 6 novembre 1954 (à sa gauche : le Doyen Debeyre). Illustration : Annales de l’université de Lille

Pierre Mendès France est en visite durant deux jours dans le Nord, les 6 et 7 novembre 19541. Le samedi 6 novembre, à 15h30, le Président du Conseil est accueilli à l’opéra de Lille par le doyen Guy Debeyre, remplaçant le recteur Souriau en mission aux États-Unis, pour présider une Séance solennelle. Celle-ci est réalisée à l’occasion de la reprise des activités scolaires et universitaires2.

Dès son arrivée à l’opéra, Pierre Mendès France se dirige vers le Foyer où lui sont présentées les personnalités universitaires avant de gagner la scène de l’opéra, devant un parterre où se trouvent rassemblés des personnalités et le corps enseignant de l’Académie3.

Cette séance de rentrée est ponctuée de musiques et de discours. L’orchestre du 43e Régiment d’infanterie de Lille, sous la direction du lieutenant Berthélémy4, joue la Marseillaise et ponctue la cérémonie de deux autres interventions. La chorale de l’université de Lille, dirigée par Denis Deparis5, montre son éclectisme en interprétant une œuvre de la Renaissance avec « Quand l’ennuy fâcheux vous prend » de Guillaume Costeley et une œuvre contemporaine, « La Belle se sied au pied de la Tour », composée en 1948 par Guillaume Poulenc. À l’issue de la cérémonie à l’opéra, Pierre Mendès France remet des décorations à des personnels de l’université de Lille6.

Les discours

Le déroulement de la journée ainsi que les discours prononcés nous sont connus par la publication des Annales de l’université de Lille7, par la presse — La Voix du Nord consacre plusieurs pages à l’événement, ainsi que par les actualités télévisées, comme en témoignent les archives de l’INA.

Discours du professeur Jean Babin

Le premier discours − appelé « discours d’usage » − est prononcé par Jean Babin, professeur à la Faculté des Lettres de Lille.

Jean Babin (1905-1978) est un linguiste né à Montfaucon, spécialiste des parlers de l’Argonne dont il fait le sujet de sa thèse publiée par Klincksieck en 1954 et couronnée par le Prix Saintour de l’Académie française (1955). Son nom a été donné à un Collège de Varennes8.

Le propos est très autobiographique et forme un tableau de l’instruction au début du 20e siècle et l’idéal de l’école républicaine : le fils d’un employé modeste devenu Inspecteur d’Académie puis professeur d’université. Jean Babin se sert de sa propre expérience d’écolier pour rendre hommage aux enseignants du primaire et du secondaire et pour glisser une remarque sur les rythmes scolaires :

« Ne pensez-vous pas, mes chers maîtres, que les quelque trente heures de classe par semaine auxquelles nous étions astreints dès la sixième dépassent les possibilités d’attention d’un jeune enfant ? »

Discours du doyen Guy Debeyre

Le deuxième discours est prononcé par Guy Debeyre, doyen de la Faculté de droit, Vice-Président du Conseil de l’Université.

Guy Debeyre (1911-1998) est une personnalité lilloise. Natif de Lille, il se dit « né dans l’Université, pour l’Université ». Il est chargé en 1955 par le gouvernement d’administrer provisoirement la ville de Lille en attendant l’élection d’un nouveau conseil municipal, puis devient Recteur de l’Académie de Lille en 1955, jusqu’en 1972. C’est en particulier à son initiative que sont conçus les campus universitaires d’Annappes (Lille 1) et Flers (Lille 2 et Lille 3). Croix de guerre 1939-1945 et grand officier de la Légion d’honneur, il devient adjoint à Pierre Mauroy à la Mairie de Lille en 1977, et le sera durant quatre mandats, jusqu’à sa mort. Un lycée de Dunkerque porte son nom9.

« Notre jeunesse a besoin d’abord de locaux, surtout de maîtres, en bref de crédits »

Le Doyen Debeyre fait « avec franchise » un tableau sombre de la situation des écoles dans le Nord, dont les bâtiments sont devenus vétustes, et dans lesquelles il manque de maîtres. Le tableau des universités n’est guère plus brillant, en particulier les locaux de la Faculté des sciences qui mériteraient « des installations dignes de son rayonnement et dignes de son premier Doyen, le savant Pasteur ». Les 6700 étudiants lillois sont à l’étroit. Le restaurant universitaire de la rue de Valmy est devenu trop petit pour débiter 2000 repas par jour, quant aux 300 chambres construites en 1930, elles « sont notoirement insuffisantes ». « Ce problème des locaux et des maîtres peut être résolu si des crédits suffisants sont mis à notre disposition ». Le doyen Debeyre donne également sa vision de « l’université de demain », laquelle ne doit pas être retirée de la société :

« [L’Université de demain] doit entrer davantage dans le courant de la vie, ouvrir largement des fenêtres sur le monde réel, pénétrer les milieux industriels, commerciaux, agricoles, bref mettre au service de tous sa science et sa compétence indiscutées, en faire profiter l’ensemble des activités nationales. […] Il ne peut être question de transformer nos établissements d’enseignement supérieur en écoles professionnelles. Leur rôle premier, fondamental, leur raison d’être reste de distribuer une culture générale, de donner une méthode intellectuelle ; mais, aujourd’hui, ne faut-il pas aller plus loin et s’engager résolument dans la voie d’une formation pratique venant s’ajouter à la culture générale ? »

Le journaliste de La Voix du Nord note que « la salle, qui était pleine d’un public attentif et particulièrement éclairé sur les questions d’enseignement (…) applaudit chaleureusement le discours du doyen Debeyre »10.

Discours de Pierre Mendès France

« Je vous demande de me croire si je vous dis que ces efforts, pour redonner à l’Université toute entière sa dignité et son efficacité et sa place dans la nation, le Gouvernement les accomplira au maximum de ce qui est possible car dans l’ordre des urgences et des sacrifices : le Gouvernement ne met rien avant cette tâche-là ».

Le discours de Pierre Mendès France, reproduit dans Les Annales de l’université de Lille, est repris dans l’édition de ses Œuvres complètes11. Dans celui-ci, Mendès France répond aux inquiétudes de ses hôtes et a conscience que l’État doit investir dans l’enseignement, cette école publique qui est « l’honneur de la IIIe République » :

« Je sais (…) combien le problème de la jeunesse, qui est d’abord celui de l’enseignement (primaire, secondaire, technique, supérieur) dépend avant tout d’un effort financier, massif, consenti par l’État ou plutôt consenti par la Nation pour son intérêt même. »

Mais le discours de Lille dépasse les questions de financements et celles de l’éducation : il a la jeunesse pour sujet, thème cher à Pierre Mendès France. « L’attachement de Pierre Mendès France à la jeunesse apparaît indéfectible, à la lecture de ses discours et de sa correspondance notamment », analyse Ludivine Bantigny12. Le discours de Lille inaugure la politique de la jeunesse que veut entreprendre Pierre Mendès France sous la forme du « contrat », sollicitant des jeunes leur « contribution ».

Pierre Mendès France dit craindre « le divorce » entre l’orientation du régime et les aspirations de la jeunesse. Pierre Mendès France définie plus précisément son souhait de créer un Ministère de la jeunesse et propose que dans chaque ministère soit créé une cellule nouvelle pour préparer les décisions « en fonction des besoins des générations neuves ». Il donne des garanties que ce Ministère de la Jeunesse n’est pas créé pour retirer des attributions « à ce glorieux Ministère de l’Éducation Nationale ». Surtout, il rassure ceux qui craignent l’embrigadement de la jeunesse par l’État (le souvenir du régime de Vichy est encore proche) :

« Il ne s’agit, en aucune manière, bien entendu, de faire intervenir l’État dans l’organisation de la jeunesse, mais, tout au contraire, de faire participer la jeunesse à l’action de l’État. »

Le journaliste de La Voix du Nord relate que « ce grand discours prononcé avec une grande force de persuasion et un accent de  sincérité fut très applaudi par toute l’assistance »13. Au-delà de Lille, il est très bien accueilli en France et apaise les esprits. « Après les polémiques parfois confuses qu’avait déclenchées sa lettre au journal  L’Équipe sur la jeunesse, écrit le journaliste du journal Le Monde, M. Mendès-France a, dans son discours à l’université de Lille, apporté quelques clartés au débat et tracé une esquisse plus précise de la forme qu’il entendait donner à son action en faveur des générations nouvelles »14. La création d’un secrétariat d’État reçoit, d’après les sondages, un bon accueil dans l’opinion publique15. Le discours de Lille est également très vite considéré comme important. Ainsi, Jean Joussellin écrit dans le numéro de mars 1955 de la revue La Nef16 :

« Il est probable que ce discours fera date dans l’histoire du pays car il devrait amorcer une authentique politique de la jeunesse ».

Pierre Mendès France n’a cependant ni le temps ni les moyens de mettre en place sa politique de la jeunesse au cours de sa courte période gouvernementale (232 jours, du 18 juin 1954 au 5 février 1955)17. Le discours de Lille pose néanmoins un jalon important.

Reportage télévisé

En 1954, le journal télévisé « développe une dimension sociale et politique », écrit Colette Lustière. La visite de Pierre Mendès France est ainsi un sujet du journal télévisé du 7 novembre 1954.

« [En 1954] le JT entre de plain-pied en politique. Pierre Mendès France est le premier président du Conseil dont les discours sont diffusés à la télévision : celui prononcé à la veille de son investiture est diffusé en ouverture du journal le 16 juin 1954, sa déclaration à l’issue des accords de Genève dans le journal du 22 juillet, son premier voyage en province, à Nevers, dans le journal du 20 septembre, celui du Nord de la France, dans le journal du 8 novembre, et celui de Pau le 8 décembre »18.

Les archives de l’INA permettent de revoir aujourd’hui ce long reportage (4:44) qui laisse une grande place au discours de Pierre Mendès France.

« Monsieur Mendès France à Lille » : reportage du Journal Télévisé du 7 novembre 1954
Durée : 4:44 (Attention : le son ne commence qu’à 1:15 et l’image est inversée)


(Source : Ina.fr)

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Notes du texte

  1. Arrivé le 5 novembre par autorail spécial, Pierre Mendès France dort dans un train spécial près de la gare de Seclin avant d’arriver le 6 novembre en Gare de Lille. Il visite Roubaix, Wattrelos, où il prononce un discours, avant de revenir à Lille où il prononce deux discours, à l’opéra et à la chambre de commerce. Le 7 novembre, il se rend à Valenciennes. []
  2. Dans les années cinquante, la rentrée scolaire débute le 15 ou le 22 septembre, selon les écoles. Voir le JO du 23/02/1954, page 01821, et la rentrée universitaire en novembre []
  3. Parmi les personnalités, on note la présence de M. Lonchambon, secrétaire d’État à la Recherche scientifique, M. Bayen, directeur général adjoint de l’Enseignement supérieur, des députés Lempereur et Nisse, de Georges Roux, directeur du secrétariat d’État à la jeunesse et aux sports, des doyens de Facultés, du Préfet, etc. []
  4. Norbert Berthélémy, 1908-1985, a pris la direction de l’orchestre du 43e RI en 1946, jusqu’en 1960. Il est en particulier l’auteur de la Marche du 43e RI. []
  5. Denis Deparis a été un des pionniers de l’implantation d’« À Cœur Joie » dans la région du Nord, dont il a été responsable régional à partir de 1956. Il a créé plusieurs chorales à Lille, notamment le CMUL. []
  6. MM Jean Hénard et Pinto, professeurs à la faculté de Droit de Lille, sont promus officiers de l’Instruction publique tandis que Mme Beaujeu, professeur à la Faculté des lettres, Mme Lelong, professeur à la Faculté des sciences, Mmes de Baudringhien et Catin pour services rendus à l’Enseignement technique et à la bibliothèque universitaire sont nommées officiers d’Académie. []
  7. La Séance solennelle de rentrée 1954 est reproduite dans Annales de l’université de Lille …, Lille, 1959, pp. 185-209. []
  8. Sur Jean Babin, voir l’article de Jean Lanher, « Jean Babin, sa vie, son œuvre », Terres d’Argonne, 2010. Voir l’article publié dans L’Union-L’Ardennais du 23 mai 2010. URL : http://www.lunion.presse.fr/article/societe/avec-jean-babin-membre-fondateur-de-la-revue-%C2%AB-horizons-dargonne-%C2%BB-la-passion-de-lar. []
  9. Sur Guy Debeyre, voire : Jean-François Condette, Les recteurs de l’académie de Lille : XIXe et XXe siècles, Lille, CRDP, 2001. []
  10. La Voix du Nord du 7 et 8 novembre 1954, p. 3. []
  11. Pierre Mendès France, Œuvres complètes. Tome III, Gouverner c’est choisir 1954-1955, Paris, Gallimard, 1986, p. 436. []
  12. Ludivine Bantigny, « Pierre Mendès France et les jeunes : « Leur soutien est ce que j’ai de plus précieux » ». In: Matériaux pour l’histoire de notre temps. 2001, N. 63-64. Pierre Mendès France et la Modernité – Actes du colloque – Assemblée nationale – 15 juin 2001. pp. 148-154. []
  13. La Voix du nord du 7 et 8 novembre 1954, p. 3. []
  14. Jean Planchais, « Pas de Ministère de la jeunesse mais un  ‘état d’esprit' » », Le Monde du 9 novembre 1954. []
  15. Ludivine Blantigny, Le plus bel âge ? Jeunes et jeunesse en France à l’aube des « Trente glorieuses » à la Guerre d’Algérie, Paris, Fayard, 2007, p. 207. []
  16. Jean Joussellin, « Actualité d’une politique de la jeunesse », dans Jeunesse qui es-tu ?, La Nef. Nouvelle série, 12e année, mars 1955, p. 148. []
  17. Ludivine Blantigny, Le plus bel âge ? Jeunes et jeunesse en France à l’aube des « Trente glorieuses » à la Guerre d’Algérie, Paris, Fayard, 2007, pp. 206-209. []
  18. Colette Lustière, « Le journal télévisé : l’évolution des techniques et des dispositifs », dans Marie-Françoise Lévy, La télévision dans la République : les années 50, Bruxelles, Éd. Complexe et Paris, IHTP-CNRS, 1999, p. 50. []

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Christophe Hugot, « 6 novembre 1954 : Pierre Mendès France préside la séance de rentrée de l’université de Lille », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 6 novembre 2014. URL : <https://insula.univ-lille3.fr/2014/11/pierre-mendes-france-preside-la-seance-de-rentree-universite-de-lille-1954/>. Consulté le 13 December 2017.