Raoul Ubac sur les murs de Lille 3

L‘université Lille 3 possède deux œuvres réalisées par Raoul Ubac pour les façades de la Bibliothèque centrale. Ce billet est le second de notre blog à avoir pour sujet le Campus Pont-de-Bois, après celui que nous avons écrit à propos de son architecte, Pierre Vago. On y trouvera le prétexte de parler d’Énée et de Romulus.

Les habitués de l’université Lille 3 connaissent l’œuvre qui orne la façade de la Bibliothèque centrale, côté forum, mais ils ignorent souvent qu’elle fut créée par un artiste majeur du vingtième siècle. L’homme était discret : le nom de Raoul Ubac n’y figure pas.

Oeuvre de Raoul Ubac à Lille 3 (bibliothèque côté forum. Photographie : Ch. Hugot, août 2010)
Œuvre de Raoul Ubac à Lille 3 (bibliothèque, côté forum)

Rudolf Gustav Maria Ernst Ubach est né en Allemagne le 31 août 1910. Après la première guerre mondiale, la famille de Raoul Ubac étant installée à Malmedy, il obtient la nationalité belge. À Malmedy, Raoul Ubac aime faire de longues marches dans le paysage des Hautes Fagnes, ces « Fagnes de Wallonie » chantés par Apollinaire, à travers les tourbières, landes et forêts. Cette proximité avec la nature l’incite à vouloir devenir agent des eaux et forêts. La découverte du Manifeste du Surréalisme d’André Breton, en 1929, change cependant sa destiné : quittant un milieu qui ne l’y prépare pas, il devient artiste. De 1930 à 1934, il part à Paris où il fréquente les surréalistes et les ateliers de Montparnasse. Inscrit à l’École d’arts appliqués de Cologne, il travaille à la fois le dessin et la photographie.

Par son art, Raoul Ubac restera proche de la nature. C’est au cours d’un voyage en Dalmatie, en 1932, qu’il assemble, dessine et photographie des pierres. Lors d’un voyage en Haute-Savoie, en 1946, il ramasse une ardoise et se met à la graver avec un clou. Fasciné par la structure de l’ardoise, cette « pierre rêche, peu disposée à se plier à toutes les fantaisies » écrit-il, Raoul Ubac travaille ce millefeuille de pierre toute sa vie, le gravant, l’enduisant de peinture pour l’utiliser comme plaque à graver, le sculptant pour en créer des torses. Parallèlement, Raoul Ubac poursuit un travail de peintre qui, par la rencontre avec Jean Bazaine, devient une recherche sur la couleur et la forme, tendant au non figuratif, à l’art informel, et vers une simplification dans la manière. Au début des années 1960, Raoul Ubac crée une nouvelle forme plastique, entre peinture et sculpture, en amalgamant des matières à ses compositions picturales pour leur donner du relief (avec de la résine, de la cendre, du textile, de l’ardoise …). Par des lignes simples, l’artiste évoque alors des corps stylisés ou, comme c’est le cas à Lille 3, le dessin des sillons laissé par le travail des labours.

Raoul Ubac et Lille 3

Signature de Raoul Ubac (coll. privée)
Signature de Raoul Ubac (coll. privée)

Quand Pierre Vago conçoit le Campus Pont-de-Bois à Villeneuve d’Ascq, celui-ci souhaite intégrer des œuvres d’art à l’ensemble. Parmi les artistes qu’il invite à collaborer à son projet figure Raoul Ubac.

Il est intéressant de voir le parcours quasi gémellaire de Pierre Vago et de Raoul Ubac. Nés à quelques heures d’intervalle, l’architecte le 30 août 1910, l’artiste le lendemain, dans deux pays de l’Axe vaincus par la première guerre mondiale — l’empire austro-hongrois pour Vagò et la Prusse pour Ubach — francisant leur nom et trouvant en France les moyens de créer. Ce sont, l’un et l’autre, des créateurs qui refusent le dogme d’Écoles ou de personnalités pour réaliser leur art avec sincérité. Mais un autre point les caractérise, au-delà de l’apparente austérité de leurs créations : leur goût pour la nature. Si l’œuvre de Vago est minérale, l’architecte fut qualifié de « jardinier » : pour l’université, Pierre Vago prit ainsi grand soin à la réalisation du parc et des patios. En disposant deux Ubac sur les façades de la Bibliothèque centrale, ce sont des champs labourés que l’architecte de Lille 3 intègre au campus de l’université.

Les champs labourés

Les muraux de Raoul Ubac pour Lille 3, réalisés en 1973, sont des mosaïques en tesselles de briques et de marbres de Vérone. Il s’agit de grands formats : la composition côté forum (façade nord-ouest de la Bibliothèque centrale) mesure 3,20 mètres de hauteur sur 13,60 de large. Celle sur la façade sud mesure 3,20 mètres sur 7.20.

« Ma peinture est axée sur la forme, le rythme. L’objet se transforme, se décante, jusqu’à devenir méconnaissable. Mais à l’origine, il y a un rappel, une question de mémoire d’une forme qui m’a frappé » (Raoul Ubac, 1964)

« Un simple champ fraîchement labouré, suffit à nourrir ma vision » (Raoul Ubac, 1966)

Œuvre de Raoul Ubac à Lille 3 (Bibliothèque, côté passerelle. Photo Ch. Hugot, août 2010)
Œuvre de Raoul Ubac à Lille 3 (Bibliothèque, côté passerelle)

Les deux œuvres de Lille 3 peuvent paraître abstraites mais, comme l’écrivait André Frénaud, « à la différence des peintres qui se disent abstraits, Ubac aime à reconnaître les choses qu’il voit dans les objets qu’il construit ». Dans les muraux de Lille 3, ce sont des sillons de labours qui sont figurés.

À Yves Bonnefoy, l’artiste montre de lourds tableaux (en 1966) :

« Ceux-là, dit-il, d’après le champ qui est à deux pas ». Et je vois en effet de magnifiques sillons se gonfler, s’infléchir, se rabattre sur l’horizon de tableaux qui sont tout autant sculptures, puisque la pâte en est si épaisse, si profondément travaillée. Ubac n’imite pas, mais recommence -revit- l’entaille que fait le soc dans les masses claires de l’argile. De matière en matière, il y a maintien de ce beau moment de conscience où le paysan regarde la terre se partager, lui avançant comme à l’infini, sauf qu’il va tourner à la haie prochaine. »

Si la composition côté forum de la Bibliothèque est familière aux usagers de Lille 3, celle sur la façade opposée est pour ainsi dire inconnue des passants. Plus petite, située en contrebas de la façade de la Bibliothèque côté passerelle, moins contrastée, elle se fait aujourd’hui discrète, dissimulée aux regards par de nombreux taillis et arbres. On peut souhaiter que la création du futur bâtiment du Learning center archéologie/égyptologie, qui sera situé dans ce périmètre, permettra de revaloriser cette autre création.

Renouveler le geste d’Énée et de Romulus ?

Détail du décor mural de Raoul Ubac
Détail en noir et blanc du décor mural (côté forum)

Le Campus Pont-de-Bois, comme la ville nouvelle de Villeneuve d’Ascq, a été bâti sur des champs, voici quarante ans. On sait que Pierre Vago, l’architecte du campus, était homme cultivé. Pour le choix de ces labours de Raoul Ubac, disposés au cœur de son projet architectural, l’urbaniste se souvint-il des cours de latin que son professeur dispensait sur le forum ou dans les thermes de Rome, durant sa jeunesse en Italie ? On songe à ce passage de l’Énéide : « Pendant ce temps, Énée dessine avec une charrue le tracé d’une ville » (Énéide, V.755), fondant la future Ségeste. On pense encore – évidemment – à Romulus, traçant avec sa charrue le pomœrium, ce sillon sacré qui marque l’enceinte de la ville de Rome. Les sillons de Raoul Ubac entourant la Bibliothèque centrale ne sont vraisemblablement là que pour eux-mêmes, pour la beauté de leurs traits, pour la composition plastique de l’œuvre, mais ils peuvent être autant un rappel de la vie agreste qui était présente avant la création de la ville et du campus, que l’inscription du geste initial qui, pour l’urbaniste, a contribué à délimiter l’espace habité d’une université que Pierre Vago concevait latine, ouverte sur la cité, centrée sur un forum.

Raoul Ubac : l’œuvre exposée

L’œuvre de Raoul Ubac se trouve dans les collections de nombreux musées, comme au Laac de Dunkerque ou au LaM de Villeneuve d’Ascq. On doit également à Raoul Ubac diverses créations pour des édifices publics et privés, essentiellement datées des années soixante et du début des années soixante-dix. Outre des reliefs, haut-reliefs, décors muraux, comme pour le forum de Lille 3, il a réalisé des vitraux, comme le vitrail en dalles de verre pour l’église des Capucins à Boulogne-sur-Mer (1964), ainsi que des cartons de tapisseries, comme celui effectué pour le Palais de justice de Lille de l’architecte Jean Willerval (1969). En 1980, il exécuta également un timbre, ce « fragment d’art populaire », diffusé à 6 millions d’exemplaires pour La Poste française.

Bibliothèque centrale de Lille 3, vers 1975, avant que les arbres ne poussent ...
Bibliothèque centrale de Lille 3, vers 1975, avant que les arbres ne poussent …

En savoir plus

Voir l’ouvrage de Constance Bienaimé – coordonné par Hervé Leuwers, Collections patrimoniales de l’Université Lille 3, édité par l’université en 2009 [localiser l’ouvrage].

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Citer ce billet

Christophe Hugot, « Raoul Ubac sur les murs de Lille 3 », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 22 novembre 2010. URL : <https://insula.univ-lille3.fr/2010/11/raoul-ubac-a-lille3/>. Consulté le 20 October 2017.