Rendons leur grandeur aux démagogues

Fallait-il comparer Donald Trump aux démagogues romains ?

L’article « Make demagogues great again » de Robert Morstein-Marx, initialement publié en novembre 2016 sur le blog de l’éditeur Oxford university Press « OUPblog », s’interroge sur la pertinence de la comparaison faite entre Donald Trump et les démagogues lors de la campagne électorale américaine de 2016. La traduction française inédite est réalisée pour Insula par Clovis Cerri, étudiant en Master « Traduction Spécialisée Multilingue »-TSM, de l’Université de Lille SHS.

Contrairement aux autres billets publiés par « Insula », les traductions issues de « OUPblog » ne sont pas publiées sous une licence en libre accès.

La stupéfiante campagne électorale américaine de 2016, qui a si souvent fait sourciller, a évoqué chez certains observateurs le souvenir de la République romaine antique, tout particulièrement à l’approche de son sanglant dénouement. Les commentateurs ont effectué des comparaisons entre le candidat républicain et Jules César, ce qui relève de l’insulte. Pour César. Appelant le Sénat romain à ne céder ni à la colère ni à la peur, tentant de convaincre les sénateurs de renoncer à condamner illégalement des citoyens romains à mort, César aurait utilisé des arguments, dignes d’un homme d’État, que l’on peine à imaginer dans la bouche de M. Trump. S’il fallait retenir un point de la campagne du candidat républicain (du moins jusqu’à la mise au jour récente d’autres problèmes), c’est la colère brute qui en a émané (et qu’elle a provoqué). Dès lors, l’analogie historique aurait plus de poids si elle faisait référence aux populares, en somme les « populistes », ou les « démagogues » de la fin de la République romaine.

Vous avez peut-être ressenti un profond malaise en entendant Trump diaboliser l’immigration mexicaine, soi-disant constituée de meurtriers et de violeurs, ou en le voyant réclamer un aller-simple en prison pour sa principale rivale. Penchez-vous sur l’extrait suivant, tiré d’un discours que l’historien Salluste (Jugurtha 31), lui-même ancien « démagogue » virtuose, attribue à un tribun de Rome dénommé Caius Memmius qui s’adressait à l’assemblée :

« Eh ! Que sont-ils donc, ces hommes qui se sont rendus maîtres de l’État ? Des scélérats, aux mains rouges de sang, d’une insatiable cupidité, des monstres à la fois de perversité et d’orgueil, pour qui la loyauté, l’honneur, la piété, le bien et le mal, tout est marchandise. Pour les uns, l’assassinat des tribuns de la plèbe, pour d’autres des enquêtes contraires au droit, pour presque tous le massacre des vôtres ont été des moyens de se mettre à l’abri. Aussi, plus ils sont criminels, plus ils sont en sûreté. La crainte que leurs crimes devaient leur donner, c’est à votre pusillanimité qu’ils la font éprouver. »

Il semblerait que même Donald Trump fasse preuve de moins de colère et d’agressivité que Memmius. Concitatio invidiae, ou « l’attisement de l’indignation », était la technique rhétorique typiquement employée par les démagogues et populistes romains, qui étaient dans la plupart des cas des tribuns de la plèbe poussant les électeurs à agir dès lors qu’ils estimaient que les dirigeants du Sénat mijotaient quelque chose. Dans le cas de Memmius, le problème concernait le (supposé) versement à grande échelle de pots-de-vin aux sénateurs par un roi étranger, le tout sous couvert du secret. On peut comprendre qu’il en fut outré, mais la violence du discours choque et paraît même irresponsable dans nos esprits.

Sa diatribe conduisit-elle à une révolte ou à un massacre ? La réponse est non. Memmius avait tout de même déclaré à son public que la violence et la sécession n’étaient pas nécessaires. Pourtant, le Sénat s’en trouva intimidé et céda à la pression populaire, intimant au roi de venir à Rome pour rendre des comptes. Memmius parvint à faire passer son message pour la simple et bonne raison qu’il mobilisa le peuple de Rome, et à cette fin il joua sur leur colère et leur indignation. Il ne faut pas oublier que la plupart des gens avaient mieux à faire que passer des heures à écouter des discours au Forum, à hurler depuis l’extérieur de la curie ou à faire la file pour voter. La notion que les sénateurs, qui semblaient consacrer leur vie au service de la République, faisaient office d’experts était généralement bien acceptée. Il était toutefois possible d’entretenir quelques suspicions à l’égard de leurs activités, notamment lorsqu’ils se dérobaient à l’œil du public pour tenir des séances privées (et non télévisés).

Si Cicéron était lui-même passé maître dans leurs techniques, il méprisait les « démagogues » populistes. Ils se faisaient passer pour des « amis de la plèbe » tout en exploitant le pouvoir considérable accordé au peuple dans le système républicain, œuvrant à leur ascension personnelle aux dépends du Sénat et des « hommes de bien », qui tiraient l’essentiel de leur pouvoir de cette institution. Une critique qui n’est pas sans rappeler celle formulée à l’encontre des populistes modernes. On s’aperçoit néanmoins de son manque de pertinence en observant rapidement les individus ciblés par Cicéron : des hommes comme les frères Gracchi, qu’il attaque à titre posthume pour leurs positions clivantes et leur hostilité envers les « hommes de bien », ou comme Publius Clodius, bête noire de Cicéron, qui avait contraint ce « sauveur de la République » à l’exil. Les Gracchi, qui s’étaient érigés en défenseurs des droits des citoyens ordinaires et s’employaient à limiter les excès des riches et des puissants, ont pourtant été assassinés par ces mêmes « hommes de bien ». Quant à Clodius, homme politique à la réputation sulfureuse des derniers jours de la République encore aujourd’hui critiqué par les érudits, il avait fait exiler Cicéron pour le punir d’avoir violé les statuts romains et les coutumes constitutionnelles en exécutant au moins cinq citoyens n’ayant eu droit à aucun procès en règle, ce qui entrait en contradiction avec la loi.

Clodius avait-il tort ? D’autres « démagogues » ont joué un rôle crucial dans la réparation de politiques sénatoriales malheureuses : en se débarrassant des aristocrates qui ne cessaient de perdre des batailles coûteuses face aux envahisseurs germaniques de la fin du IIe siècle et en nommant le talentueux général Marius à la tête de l’armée ; ou encore en débloquant les ressources nécessaires et en chargeant Cnaeus Pompeius, le plus grand militaire de l’époque, de lutter contre le fléau de la piraterie en Méditerranée, Rome même ayant été attaquée à l’embouchure du Tibre sous l’œil passif des dirigeants romains. (Certains répondront peut-être que ces décisions populaires ont précipité la République vers sa fin, mais c’est un autre débat.)

Rien de tout ceci ne serait arrivé si les « démagogues » ne s’étaient pas montrés aussi corrosifs. Prise sous cet angle, leur indignation servait d’amorce obligée à la mobilisation des foules, condition nécessaire pour susciter la « crainte du peuple » chez les sénateurs et les quelques puissants (pauci potentes) pesant sur leurs décisions. Et en l’occurrence, la colère de Memmius ne l’avait pas complètement fourvoyé. Il accusait les maîtres du Sénat de massacrer les tribuns de la plèbe impunément, de piller les finances publiques, de se faire généreusement graisser la patte par des potentats étrangers, d’usurper la loi pour servir leurs intérêts, « ce tout en étalant sans vergogne sous vos yeux les sacerdoces, les consulats et les triomphes, comme s’ils tenaient ces choses pour des honneurs plutôt que pour de la rapine. » Et il ne l’avait pas vraiment inventé. Les frères Gracchi, héros de la plèbe, ont effectivement été assassinés. Leurs corps ont ensuite été jetés dans le Tibre, au même titre que le rebut de la ville.

Même les gouverneurs de province les plus honnêtes, par exemple Cicéron, percevaient parfois des sommes d’argent faramineuses en remerciement de leur « service patriotique », sans parler des chefs de guerre victorieux, qui pouvaient être certains de leur enrichissement personnel grâce au butin de l’armée, peu importe ce qu’en disaient les lois. La corruption des fonctionnaires romains par les peuples assujettis des provinces était apparemment chronique (dans le but de se prémunir contre les exactions plus graves qui les auraient sinon menacés), et puisque ces communautés ne roulaient pas sur l’or, les riches Romains se faisaient un plaisir de le financer selon des conditions exorbitantes… Imposées par ces mêmes fonctionnaires. Et ainsi de suite. De nombreux sénateurs romains méritaient pleinement l’aversion que leurs vouaient les « démagogues » populistes.

C’est pourquoi les « démagogues » incitent à réfléchir sur la nature du populisme et de la « démagogie », et sur la rhétorique de l’indignation populaire, qui s’est présentée à nous sous des formes multiples cette année aux États-Unis et ailleurs. Leur essence n’est pas foncièrement mauvaise, et il serait bon de ne pas stigmatiser toute entreprise ayant pour objet d’inciter des citoyens généralement paisibles à ouvrir les yeux et à remettre en cause le statu quo habituel. Cependant, M. Trump est loin d’avoir autant matière à s’indigner que les tribuns romains. De plus, la différence éthique est de taille entre la colère populiste manifestement adressée aux « élites politiques » et aux « quelques puissants », et celle que M. Trump canalise souvent vers ceux qui ont le moins de poids : les immigrants, qu’ils soient en règles ou non, les étrangers en général, les minorités raciales et religieuses, et les femmes. Son objectif premier semble être de courtiser le ressentiment qui existe chez les ouvriers et les habitants des banlieues américaines de peau blanche, principalement les hommes, qui craignent d’avoir été déchus de leur position dominante.

L’heure de rendre leur grandeur aux démagogues a peut-être sonné.

Traduction réalisée par Clovis Cerri,
étudiant du Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université de Lille, SHS.

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